Uji et Kagoshima sont aujourd’hui deux noms incontournables lorsqu’on s’intéresse au matcha japonais. Pourtant, ces deux régions sont très différentes.
Uji, près de Kyoto, représente plusieurs siècles d’histoire du thé japonais et reste profondément associée au matcha traditionnel et à la cérémonie du thé.
Kagoshima, située à l’extrême sud du Japon, incarne davantage le développement moderne de la production japonaise : climat plus chaud, grandes surfaces cultivées, mécanisation importante et remarquable diversité de cultivars.
Alors, existe-t-il réellement une différence entre un matcha d’Uji et un matcha de Kagoshima ? Et surtout : une région produit-elle forcément un meilleur matcha que l’autre ?
Uji et Kagoshima : deux régions situées aux extrémités du Japon
La première différence est simplement géographique.
Uji se trouve dans la préfecture de Kyoto, au centre de l’île principale de Honshū.
Kagoshima se situe à environ 600 kilomètres plus au sud-ouest, à l’extrémité de l’île de Kyūshū.
Cette distance entraîne naturellement des différences de climat, de saisonnalité et de conditions agricoles.
Kagoshima bénéficie d’un climat méridional plus chaud, permettant à certaines plantations de commencer leur récolte particulièrement tôt dans l’année. La préfecture indique que les premiers thés nouveaux peuvent apparaître dès la fin du mois de mars, notamment depuis Tanegashima.
Dans la région d’Uji, les premières récoltes se déroulent généralement plus tard au printemps. Le ministère japonais de l’Agriculture indique notamment que les feuilles de première récolte destinées aux thés haut de gamme comme le tencha et le gyokuro sont cueillies entre la fin avril et la fin mai.
Cette différence de calendrier n’indique pas qu’une récolte est meilleure que l’autre. Elle reflète simplement deux environnements agricoles différents.
Uji : plusieurs siècles d’histoire du matcha
L’histoire constitue probablement la plus grande différence entre Uji et Kagoshima.
La culture du thé autour d’Uji remonte au Moyen Âge. Selon le ministère japonais de l’Agriculture, le thé introduit au Japon depuis la Chine au XIIe siècle a progressivement été planté dans la région de Kyoto puis à Uji.
À partir du XVe siècle, le thé d’Uji acquiert une réputation croissante auprès des élites japonaises.
Au XVIe siècle, parallèlement au développement du chanoyu, la cérémonie japonaise du thé, la région perfectionne notamment une méthode de culture sous ombrage appelée ōishita saibai.
Le principe est de couvrir les théiers avant la récolte afin de réduire fortement leur exposition à la lumière.
Cette technique contribue à limiter l’astringence et à favoriser les caractéristiques recherchées pour le tencha destiné au matcha : couleur profonde, douceur et richesse en umami.
Uji est donc bien plus qu’un simple lieu de production.
Elle fait partie de l’histoire même du matcha tel qu’on le connaît aujourd’hui.
Kagoshima : la puissance du thé japonais moderne
L’histoire moderne du thé à Kagoshima est différente.
La préfecture ne possède pas la même association séculaire avec la cérémonie du thé qu’Uji, mais elle est devenue en quelques décennies l’un des centres majeurs de la production japonaise de thé.
En 2024, Kagoshima a produit environ 27 000 tonnes de thé brut, soit 36,5 % de la production japonaise, ce qui lui a permis de devenir pour la première fois la première préfecture productrice du pays en volume.
L’essor international du matcha a également entraîné une forte progression de la production de tencha dans la région.
Kagoshima dispose pour cela de plusieurs avantages :
- un climat chaud ;
- une longue saison de croissance ;
- de nombreuses grandes plantations ;
- des terrains permettant une mécanisation importante ;
- une industrie du thé très développée ;
- et surtout une grande diversité de cultivars.
Kagoshima représente donc davantage le visage contemporain et agricole du matcha japonais.
Des méthodes de culture différentes ?
Pas nécessairement.
C’est un point important.
Qu’il provienne d’Uji ou de Kagoshima, un véritable matcha passe d’abord par la production de tencha.
Dans les deux régions, les théiers destinés au tencha peuvent donc être cultivés sous ombrage avant la récolte.
La différence se situe davantage dans la structure des exploitations et dans certaines traditions de production.
À Uji
Certaines exploitations perpétuent encore des méthodes particulièrement traditionnelles.
La ville d’Uji indique notamment que certaines plantations utilisent toujours la récolte manuelle des jeunes pousses destinées au tencha et au gyokuro. Cette méthode permet de sélectionner précisément les feuilles et de limiter la présence de tiges ou de feuilles plus âgées.
La culture sous couverture fait elle-même partie du paysage historique d’Uji depuis plusieurs siècles.
À Kagoshima
Les exploitations sont souvent plus vastes et davantage mécanisées.
Cela ne signifie pas pour autant une qualité inférieure.
La mécanisation permet simplement de travailler différemment et à une échelle beaucoup plus importante. Le niveau final d’un matcha dépend ensuite du choix des feuilles, du cultivar, de l’ombrage, de la transformation du tencha et du travail réalisé après récolte.
Traditionnel ne signifie donc pas automatiquement meilleur, tout comme moderne ne signifie pas industriel ou médiocre.
La grande différence : les cultivars
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de la comparaison.
Un cultivar est une variété sélectionnée de théier, Camellia sinensis, possédant ses propres caractéristiques.
Et Uji et Kagoshima possèdent des histoires assez différentes en la matière.
Les cultivars d’Uji et de Kyoto
Kyoto possède plusieurs cultivars historiquement associés aux thés ombragés et au tencha.
On rencontre notamment des variétés comme :
- Samidori,
- Asahi,
- Gokou,
- ainsi que Yabukita.
La Kyoto Prefectural Tea Industry Association explique d’ailleurs que plusieurs cultivars locaux ont été sélectionnés spécifiquement pour exprimer leurs qualités dans les thés cultivés sous ombrage.
Certains de ces cultivars sont aujourd’hui très recherchés dans l’univers des matchas japonais haut de gamme.
Les cultivars de Kagoshima
Kagoshima se caractérise surtout par une diversité extrêmement importante de variétés.
Son climat permet de combiner des cultivars précoces, intermédiaires et tardifs afin d’étaler les périodes de récolte. La préfecture souligne elle-même cette diversité comme l’une des caractéristiques majeures de son industrie du thé.
Parmi les cultivars que l’on rencontre à Kagoshima figurent notamment :
- Yabukita,
- Okumidori,
- Saemidori,
- Yutakamidori,
- Asanoka
- ou encore des variétés plus récentes.
Saemidori, par exemple, est décrit par la préfecture comme naturellement riche en acides aminés participant à l’umami et relativement pauvre en catéchines, ce qui contribue à son profil doux.
Cette diversité est l’un des grands atouts du matcha de Kagoshima.
Le matcha d’Uji a-t-il un goût différent de celui de Kagoshima ?
On lit parfois des descriptions très simplifiées :
Uji = umami profond et crémeux.
Kagoshima = matcha frais, végétal et doux.
Il faut être prudent avec ce type de généralisation.
La région influence effectivement les conditions dans lesquelles le théier pousse, mais elle ne suffit absolument pas à déterminer le goût d’un matcha.
Un Okumidori de Kagoshima et un Saemidori provenant de la même préfecture peuvent avoir des profils très différents.
De la même manière, deux matchas d’Uji issus de cultivars et de producteurs différents ne présenteront pas nécessairement les mêmes caractéristiques.
Le profil final dépend notamment :
- du cultivar ;
- de la parcelle ;
- de la récolte ;
- de la maturité des feuilles ;
- de la méthode d’ombrage ;
- de la fertilisation ;
- du travail du producteur ;
- de la transformation du tencha ;
- de l’assemblage ;
- du broyage ;
- et de la fraîcheur du matcha.
Il est donc plus juste de parler des matchas d’Uji et des matchas de Kagoshima, au pluriel.
Uji ou Kagoshima : laquelle est la plus prestigieuse ?
En termes de prestige historique, Uji possède clairement une longueur d’avance.
Son association avec la culture du thé remonte à plusieurs siècles et son histoire est intimement liée au développement des techniques de production du matcha et à la cérémonie japonaise du thé.
Le nom Uji bénéficie donc d’une reconnaissance exceptionnelle.
Mais prestige et qualité absolue sont deux notions différentes.
Kagoshima possède moins d’histoire dans l’univers cérémoniel du matcha, mais elle est aujourd’hui l’un des territoires les plus dynamiques du thé japonais. Son climat, ses producteurs et sa diversité de cultivars permettent d’y fabriquer des matchas de très haut niveau.
Une origine prestigieuse ne peut donc pas remplacer l’analyse du produit lui-même.
Matcha Uji vs Kagoshima : les différences en résumé
| Uji / Kyoto | Kagoshima | |
|---|---|---|
| Situation | Centre du Japon | Extrême sud du Japon |
| Climat | Plus tempéré | Plus chaud et méridional |
| Histoire | Plusieurs siècles de tradition | Essor moderne considérable |
| Image | Matcha traditionnel et cérémonie du thé | Grande région contemporaine du thé |
| Structure des plantations | Nombreuses petites zones historiques | Grandes surfaces et forte mécanisation |
| Cultivars remarquables | Samidori, Asahi, Gokou, Yabukita… | Okumidori, Saemidori, Yabukita, Yutakamidori… |
| Tencha | Production historique et haut de gamme | Production moderne en très forte croissance |
| Qualité potentielle | Très élevée | Très élevée |
Alors : Uji ou Kagoshima pour choisir un bon matcha ?
Il ne faut probablement choisir ni l’un ni l’autre uniquement sur le nom de la région.
Un matcha provenant d’Uji n’est pas automatiquement supérieur parce qu’il porte le nom d’Uji.
Et un matcha de Kagoshima n’est pas nécessairement plus moderne, plus simple ou moins traditionnel.
Pour réellement comprendre ce que l’on achète, il vaut mieux examiner plusieurs informations :
l’origine, bien sûr, mais aussi le cultivar, la récolte et la méthode de production.
Une indication comme :
Kagoshima – première récolte – Okumidori
ou :
Uji – première récolte – Samidori
est ainsi beaucoup plus informative qu’un simple « matcha japonais premium ».
En résumé
Uji et Kagoshima représentent aujourd’hui deux visages complémentaires du matcha japonais.
Uji incarne son histoire : plusieurs siècles de culture du thé, développement des techniques d’ombrage, grands cultivars de Kyoto et lien profond avec la cérémonie japonaise du thé.
Kagoshima illustre davantage son évolution contemporaine : climat méridional, grandes plantations, production importante et diversité exceptionnelle de cultivars.
Mais déterminer laquelle produit « le meilleur matcha » n’a finalement pas beaucoup de sens.
Un grand matcha ne se résume jamais à une région.
Son origine est importante, mais son cultivar, sa récolte, son ombrage, la qualité du tencha et le savoir-faire du producteur le sont tout autant.
C’est précisément cette combinaison qui fait de chaque matcha un produit différent.